Dans quelques jours, Chamonix Mont-Blanc verra naître son premier festival de films de montagne, auquel nous vous espérons nombreux ! Quoi de plus naturel puisque la cité surnommée « capitale mondiale de l’alpinisme » accueille, depuis plus d’un siècle, réalisateurs et décors de films, du documentaire au cinéma hollywoodien. Révision des fondamentaux par Bernard Germain, auteur du Dico Vertigo, dictionnaire de la montagne au cinéma en 500 films. Et rendez-vous le 11 juin pour la conférence dédiée au Chamonix Film Festival.

Toujours rêveur, Gaston Refuffat avait obtenu, au début des années 80,  l’accord de principe de Robert Redford pour jouer le rôle de Jacques Balmat dans une fiction historique qui raconterait la première ascension du mont Blanc avec Paccard. Gaston envisageait le film sur le mode western : une rivalité sans merci entre les savants genevois, les aristocrates anglais et les Chamoniards, le scénario s’achevant en pointillés verticaux par la disparition brutale de Balmat à la recherche d’un filon d’or ! L’une des questions en suspend était de savoir si les assureurs de la production américaine accepteraient de couvrir la star dans la voie normale du mont Blanc…  Interrogation récurrente pour les producteurs frileux qui ont peur de boire le bouillon dans les torrents, et de se brûler les ailes dans les orages sommitaux.  Proposez leur un scénario à tourner là-haut et vous verrez immédiatement leurs regards se poser sur leurs souliers vernis.

La montagne fait peur et le cinéma d’hauteur effraie. Combien de journées d’immobilisation à prévoir à cause du mauvais temps ? Combien de dollars pour assurer la sécurité ? Où loger les stars ? Comment les vêtir,  les nourrir ? Sans compter le contrôle des rushs,  les scènes à retourner… et à raccorder avec les lumières si capricieuses du soleil qui joue au mikado avec les cimes.

Pourtant, bien que le décor de la montagne rêvée soit un cauchemar de producteur, Chamonix, sa vallée et le massif du Mont-Blanc ont attiré des dizaines de tournages. Quels en sont les pourquoi, les comment, les héros, les givrés et les dingos ?

Max Linder (à gauche), le très Charlot et premier réalisateur à investir Chamonix, en 1910

L’acteur-improvisateur-réalisateur auquel Chamonix doit son élan cinématographique est le fantasque et génial Max Linder, qui dès 1910 investit les suites du Majestic et tourne en hiver (à deux caméras déjà !) des courts métrages de fiction comique où les scènes de glisse en tous genres inspireront le Charlot de La Ruée vers l’or. Voyage de noces à trois, Max et sa belle-mère (une belle-mère dont il veut se débarrasser) fait souffler un tel vent de folie joyeuse sur les pistes de ski, de luge et autres cercles de patins à glace de la vallée que la station en devient subitement une destination à la mode parisienne.

La Grande Guerre passée, débarque en 1920 à Chamonix une équipe tout aussi illuminée, Abel Gance assisté de Blaise Cendrars. Deux bulldozers au propre et au figuré : à peine à pied d’œuvre au col de Voza, ils rasent l’ancienne gare du tramway et déracine tous les poteaux… Nettoyage du paysage et place à la pureté de l’image ! L’équipe filme jusqu’au Petit Plateau du toit de l’Europe, se fait bousculer par les avalanches, se réfugie in extremis aux Grands Mulets, tout cela pour un scénario dramatique et ferroviaire qui va de la gare de Nice au tramway du Mont-Blanc : La Roue, d’Abel Gance, sort en salle en 1922. Durée : 9 heures, une vraie prise d’otages ! La critique captive l’encense, les épris de liberté (dont Robert Desnos) le maudissent.  La version restaurée en sacrifie la moitié (4h22 au final), exaltée par une  composition musicale originale d’Arthur Honegger.

Il faut encore faire un saut de dix ans pour voir arriver à Chamonix en 1930 les mentors du « Bergfilm », dont Arnold Fanck est le chef de file, Luis Trenker la tête au carré, et Leni Riefensthal l’égérie. La redoutable Leni y endosse le costume d’une championne du ski et de l’alpinisme qui tente de sauver un séduisant météorologue qui se gèle tout raide dans le refuge Vallot. Pour venir à bout de cette Tempête sur le mont Blanc, elle montera plusieurs fois à Vallot et prendra bien des risques dans les crevasses qui gardent le refuge des Grands Mulets. Surtout, pendant les longues semaines de tournage, elle va s‘approprier toutes les ficelles des techniques documentaires pour les mettre quelques années plus tard au service d’Hitler et de Goebbels, ce qui donnera des œuvres puissantes utilisées pour la propagande de l’ignominieuse idéologie nazie (Le Triomphe de la volonté, Les Dieux du stade). Par l’engagement moral et physique des équipes de Tempête sur le mont Blanc, par la dynamique des scènes de sauvetage en avion, en ski, en cordée, par son montage parallèle captivant, le film anticipe la recherche du spectaculaire que les images de drone imposeront souvent avec vacuité et ennui aux films du XXIème siècle.

Premier de cordée, soutenu en 1943 par une forte équipe parisienne et chamoniarde dont l’une des motivations principales étaient d’échapper au Service du Travail Obligatoire en Allemagne.

L’original “Premier de cordée”, de Louis Daquin sorti en 1944, sera repris pour la télévision en 1998 par Pierre-Antoine Hiroz et Edouard Niermans.

Juste avant et pendant la seconde guerre mondiale, des réalisateurs de fictions à la française plus plan-plan choisissent Chamonix : Christian Jaque tourne Le Grand Elan et L’assassinat du Père Noël, Christian Chamborant la Patrouille blancheet Louis Daquin adapte Premier de cordée, le best seller de Frison Roche, soutenu en 1943 par une forte équipe parisienne et chamoniarde dont l’une des motivations principales étaient d’échapper au Service du Travail Obligatoire en Allemagne.

La paix revenue, Chamonix et le massif du Mont-Blanc ont acquis une réputation attractive et rassurante pour les producteurs, plus qu’aucun autre  lieu de tournage en haute montagne. Car désormais, les sociétés de production connaissent la qualité et la variété de son hôtellerie (le Majestic est devenu un mythe), l’existence de ses refuges presque confortables, la permanence de ses services de secours et d’héliportage, la présence en nombre de grands professionnels (guides, chefs opérateurs, preneurs de son…) aguerris au tournage en situation périlleuse et toujours prêts à assurer les doublures ou la figuration.

Un héros, une (voire deux) femme(s) et le Mont-Blanc : tiercé gagnant d’hier à aujourd’hui

La Liste

Avec le temps, la présence de hautes compétences techniques n’a fait que se renforcer (de la dynastie des Tairraz à René Vernadet, de Jean Afanassieff à Gilles Chappaz, de Bernard Prud’homme à Denis Ducroz, de Didier Lafond à Bertrand Delapierre, de François Damilano à Christophe Raylat, Mario Colonel, Thierry Donnard, David Autheman…) sans compter nombre de talents capables de donner réalité à l’invraisemblable de n’importe quel scénario alpin. Pensons à la folle maîtrise sur neige et dans les airs de Sam Beaugey ou de Julien Herry… Impossible de tous les citer car celui que vous cherchez pour un tournage vit forcément dans la vallée ! Ces facilités ne seraient rien sans un paysage hors norme qui répond à toutes les exigences et fantaisies des créateurs : ce massif, c’est la « montagne-monde ». Jugez en plutôt, il est :

. Le Caucase pour James Bond dans  Le monde ne suffit pas,  de Michael Apted et avec Sophie Marceau

. Le Cervin pour Wald Disney dans Le Troisième Homme sur la montagne, de Ken Annakin

. L’Himalaya pour Sean Connery dans L’Homme qui voulut être roi, de John Huston, et pour Belmondo et Jean Rochefort dans Les Tribulations d’un Chinois en Chine, de Philippe de Broca

. L’Everest pour Ahmed Sylla dans L’Ascension, de Ludovic Bernard avec Alice Belaïdi.

Mais le massif du Mont-Blanc sait aussi être tel qu’en lui-même, dans :

. Etoiles et tempêtes et Les horizons gagnés de Gaston Rebuffat, filmé par René Vernadet

. La Neige en deuil, d’Edward Dmytryck et avec Spencer Tracy

. Malabar Princess, de Gilles Legrand

. Les Aiguilles rouges, de Jean-François Davy

. La Mort d’un guide, de Jacques Ertaud

. Les Etoiles de midi, de Marcel Ichac avec Lionel Terray et René Desmaison

. Au-delà des cimes, de Rémy Tezier avec Catherine Destivelle

. Christophe, de Nicolas Philibert avec Christophe Profit

. Les Inconnus du Mont-Blanc, de Denis Ducroz

. La face de L’ogre, de Bernard Giraudeau

. Premier de cordée, de Pierre Antoine Hiroz et Edouard Niermans

. Si c’était à refaire, avec Catherine Deneuve, et Tout ça pour ça, avec Luchini, filmés par Claude Lelouch

. Les Marmottes, d’Elie Chouraqui avec Marie Trintignant

. Les Rivières pourpres, de Mathieu Kassovitz avec Jean Reno et Vincent Cassel

. L’Amour est un crime parfait, des frères Larrieu avec Mathieu Amalric

. Tout là haut, de Serge Hazanavicius

 

La Mort d’un Guide, en 1975, fera de ce métier un mythe pour toute une génération à l’échelle du pays.

Pour les Rivières Pourpres, Kassovitz n’hésite guère : ce sera Mont-Blanc (et Oisans)

Les Drus, LA montagne de Premier de Cordée, La Mort d’un Guide, La Face de l’Ogre (Bernard Giraudeau, 1988) ©Manu Rivaud

Un skieur peut aussi commencer son virage dans la Vallée Blanche, et le terminer dans le bassin d’Argentière, ou au Caucase !

La liste est loin d’être exhaustive et ne cesse de s’allonger. Deux longs métrages de fiction se tournent actuellement à Chamonix : Les Têtes givrées, de Stéphane Cazes avec Clovis Cornillac, et La Montagne, de Thomas Salvador avec Louise Bourgoin.

Pour les spectateurs bons connaisseurs du massif du Mont-Blanc, je préconise de voir tous ces films avec l’œil averti du géographe, histoire de jouer au petit jeu des sept erreurs. Car même les films les plus fameux n’échappent pas au tropisme professionnel des monteurs, qui préfèrent un parfait raccord des plans dans le mouvement à une parfaite vraisemblance spatiale : il n’est pas rare que le pied d’un grimpeur se pose sur une prise d’un côté de la vallée alors que sa main s’agrippe sur l’autre versant ! Un skieur peut aussi commencer son virage dans la Vallée Blanche, et le terminer dans le bassin d’Argentière, ou au Caucase ! Et cela sans que personne ne s’en aperçoive… sauf vous ! Bons films.

Pour aller plus loin : le Dico Vertigo et le Chamonix Film Festival

Du grand cinéma au documentaire, Bernard Germain est l’auteur du Dico Vertigo paru chez Paulsen Guérin, dans lequel il passe en revue cent ans de cinéma en montagne, de Heidi à Cliffhanger, de Rasta Rockett à Free Solo. Réalisateur et guide, il a réussi le tour de force de chroniquer 500 films dans lesquels la montagne est décor, ou bien les montagnards acteurs à un degré ou un autre. Ce Dico Vertigo fouette l’imaginaire, rappelant qu’en montagne la fiction est imprégnée de documentaire, et réciproquement. Un livre à lire absolument avant de filer au Chamonix Film festival où Bernard donnera une conférence sur le cinéma de montagne le vendredi 11 juin.

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