Le 21 juin 1975, Jim Bridwell entre dans la légende d’El Capitan, paroi majeure du Yosemite. Avec ses compagnons, ils deviennent les premiers à gravir les mille mètres de paroi de la voie du Nose en une seule journée. Essayez d’imaginer : dix-huit ans plus tôt, Harding mettait 57 jours au total pour la première, tandis que Lynn Hill a réussit la première en libre à la journée en 1994. Mais le Nose-in-a-day, NIAD, était une révolution en 1975, dont l’artisan fut Bridwell, auteur de la première véritable ascension de la voie du Compresseur au Cerro Torre, grimpeur extraordinaire, doué sur tous les terrains.

 

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n défoncé de la verticale, addict aux plus belles parois : ce n’est pas moi qui le dit mais Jim Bridwell lui-même, dans sa courte et magnifique autobiographie parue aux éditions Névicata. Décédé en 2018, Jim Bridwell a vu l’impensable, le solo intégral d’El Capitan par Alex Honnold en quelques heures – et par une voie, en libre, plus facile que le Nose. Mais en 1975, le Nose est certes devenue une classique, mais de haut-vol, et les meilleurs continuent d’y passer trois, quatre ou cinq jours. La première française est l’oeuvre d’André Gauci et Jacques Dupont en 1966. En 1975, Salathé et le Nose sont les plus courtisées, tandis que des grimpeurs comme Charlie Porter viennent d’ouvrir Zodiac (1972), Mescalito (idem) ou Tangerine Trip (1973), poussant d’un cran la découverte des dévers et/ou des zones lisses les plus prononcés d’El Capitan.

Pour gravir le Nose à la journée, il faut être rapide en escalade artificielle, en pitonnant et avec des coinceurs, et être très bon en libre pour limiter l’artif au minimum et grimper vite.Le Bird, comme on le surnomme, est un visionnaire qui la même année va réussir la première en style alpin du Cerro Torre – puisqu’il est admis que Maestri n’a pas fini sa voie du Compresseur, qui est restée un siège inachevé. Bridwell le dit lui-même dans son autobiographie : c’est Frank Sacherer, une comète de l’escalade qui a la paternité de cette idée révolutionnaire de tenter les milles mètres du Cap’tain en moins de 24 heures. Le Bird l’écrit  : “si n’importe qui d’autre que Sacherer avait dit « Je veux faire le Nose en un jour », la réponse des habitués de Camp 4 aurait été un éclat de rire général. Mais Frank réussissait toujours ce que les autres pensaient impossible. Il avait gravi en libre des voies dont les meilleurs grimpeurs de cette époque disaient qu’il était impossible de les gravir en libre.” Le Bird connaît bien Sacherer, puisqu’en 1965 il a déjà reconnu les Stovelegs Cracks histoire de voir si elles pouvaient être faites en libre. Dix ans ont passé, et Sacherer, s’il a disparu de Camp 4 pour s’installer comme chercheur en Suisse, a laissé l’idée plantée dans la tête du Bird.

 

NIAD, Nose-In-A-Day

Sous la pleine lune du  21 juin 1975, Jim Bridwell, John Long Bill Westbay marchent les quelques minutes qui séparent la route du magistral pilier d’El Capitan. Quelque temps avant, le Bird est sûrement venu au Yosemite pied au plancher, au volant de sa Pontiac défoncée, en cherchant à établir un nouveau record de vitesse entre El Portal et l’entrée du parc, soit 45 kilomètres à fond. Les grimpeurs de l’époque aiment la vitesse et méprisent les casques.

Bridwell et ses compagnons enchaînent les premières longueurs à fond de train, chacun ayant mémorisé chaque mouvement, dira le Bird. “Les longueurs se succédaient avec la même régularité que le cliquetis des dollars dans le compteur d’un taxi new-yorkais. John, en vétéran du Yosemite, gravit les Stoveleg Cracks avec maîtrise et atteignit le haut de Dolt Tower à 6 heures 15. Là, nos appels réveillèrent deux grimpeurs qui bivouaquaient sur la paroi. Les yeux bouffis, l’un d’eux nous demanda où était notre sac de hissage. Je lui répondis en lui montrant mon petit sac à dos. Il remarqua soudain, les yeux écarquillés, notre style vestimentaire insolite : avec nos pantalons en jersey pourpre et rose et nos chemises bariolées aux motifs africains, nous avions l’air plus que bizarres pour quiconque, ensommeillé ou pas.

El Capitan. Le Nose est le pilier de 1000 mètres proéminent. ©Jocelyn Chavy

Crampes en série

Le Bird est entraîné, mais lui-même regrette de ne pas être aussi affûté que John Long. Au bout de la treizième longueur les trois hommes commencent à avoir des bras bien entamés, quand John Long se lance en libre dans cette longueur. Il continue à grimper en libre au-dessus du dernier point, les bras complètement cramés. “À bout de force, muet, il se suspendit sur un coincement de
bras et rassemblant ce qui lui restait d’énergie, plaça un coinceur excentrique dans la fissure. Il s’y mousquetonna juste à temps pour éviter une chute de vingt-cinq mètres dans le vide ” a raconté le Bird dans son livre.

À 15 heures, c’est au tour de Bridwell de prendre la tête. Lui a qui bossé avec le YOSAR (Yosemite Search and rescue), le moyen pour les grimpeurs de vivre et travailler au Yosemite comme équipes de sauvetage, connaît bien les dièdres des dernières longueurs, dont le fameux Great Roof. Entre les cordées à l’agonie et le passage des équipes de secouristes, dièdres et relais étaient “constellés de pitons” dans son souvenir. Pas de bol, quelqu’un a pris soin d’enlever la plupart des pitons peu avant leur passage. John Long encourage le Bird qui essayer de planter les bidons manquants le plus vite et le moins souvent possible, la clé de la rapidité en artif.

Dépêche-toi, mec, on doit redescendre avant que le bar ne ferme.

À bout de force, muet, John se suspendit sur un coincement de bras et plaça un coinceur excentrique dans la fissure. Il s’y mousquetonna juste à temps pour éviter une chute de vingt-cinq mètres dans le vide. Jim Bridwell

La photo légendaire des recordmen du Nose en 1975, devant El Cap. ©Collection Bridwell

Le 21 juin 1975, les trois hommes parviennent bien entamés au sommet d’El Capitan après 17 heures et 45 minutes d’effort. Il faudra onze ans pour que ce temps descende à dix heures et cinq minutes (Bachar et Croft), avant que le record du Nose ne devienne une quête effrénée dans les années 2000 et 2010, jusqu’à l’exploit de Alex Honnold et Tommy Caldwell qui passent sous la barre des deux heures en 2018. En 1975, sans coinceurs mécaniques, l’ascension de Jim Bridwell, John Long et Bill Westbay du Nose à la journée fut un exploit qui ouvrit des perspectives aux grimpeurs de pointe de l’époque. Et quarante-cinq ans plus tard, le temps moyen du Nose pour une cordée est toujours de …trois jours.

À LIRE : l’autobiographie de Jim Bridwell, Défonce Verticaleéditions Nevicata.

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