Quatre membres du Groupe Militaire de Haute Montagne ont ouvert une voie en face ouest des Drus, du 18 au 22 février, en quatre bivouacs. L’un d’eux, Léo Billon, nous raconte la genèse de cette grande course, et comment ils sont venus à bout d’un itinéraire remontant la partie « neuve » de la face ouest du Petit Dru, un mois après le coup d’éclat de la même cordée du GMHM à Blaitière. Interview.

Léo Billon n’est pas un homme pressé, mais un alpiniste balistique, dont le style – en libre avant tout- conjugué avec la rapidité permet de venir à bout de kilomètres de glace (voir son Ultra Glace à la Grave avec Benjamin Ribeyre), ou de rocher récalcitrant, et quand c’est possible, vierge. Il rentre juste d’une répétition d’envergure en face nord des Droites. Le 1er mars, il était avec ses autres camarades du GMHM Didier Jourdain et Jacques-Olivier Chevallier dans Écailles épiques, un itinéraire en dry tooling à gauche de l’éperon Tournier, ouvert par le trio Pessi-Ratel-Sfilio il y a dix ans. A croire que Léo Billon préfère les bivouacs en hivernales à la chaleur des vallées ! « Aux Droites, je faisais la cuisine, je préparais le thé » rigole-t-il, de retour de cette face nord qui leur a demandé deux bivouacs, plus un au pied de la face.

Pas de quoi être allergique aux bivouacs, ni aux portages ? « Pour les Drus, nous avons fait un portage une semaine plus tôt, mais il faut dire que l’accès par la moraine des Drus est carrément problématique » raconte Léo Billon. Explications : avec la fermeture des remontées mécaniques (ou leur destruction par le feu), pas question de passer par les Grands Montets. L’aventure aux Drus – une « expédition à dix minutes de voiture de là où j’habite » passait donc par cette moraine au-dessus de la mer de Glace, falaise de terre et de blocs, « sordide », qu’il a fallu éviter à la descente par des rappels sous les Flammes de Pierre. Mais pourquoi aller grimper dans les Drus, sur cette face ouest mythique dans cette partie dont la couleur grise évoque les éboulements monumentaux qui ont effacé le pilier Bonatti en 2005, puis littéralement dépecé la face ouest, découvrant un visage inédit ?

La moitié droite de la face ouest des Drus, plus claire, indique la trace des éboulements qui ont effacé les voies précédentes. Seule la cordée Dumas-Fredriksen en 2011 a osé tracer une nouvelle voie à droite, la voie des Papas. ©Jocelyn Chavy

« J’ai lancé l’idée d’aller au Dru. Thomas a proposé la voie Lafaille, à gauche de la Directe Américaine; Ayant parcouru celle-ci en intégralité, je préférais tenter une voie nouvelle. Cela semblait possible, puisqu’entre la Directe Américaine et la voie des Papas, le terrain semblait vierge.» Et pour cause. les éboulements ont effacé 40 ans et un paquet de voies de la face ouest : citons entre autres la voie Thomas Gross, la Directissime Française (ouverte par le GMHM en 1982, on y reviendra), une voie Marc Batard, et quelques autres, dont une partie importante du pilier Bonatti ouvert en 1955 par le grand Walter en solo. En 2011, deux chamoniards, Martial Dumas et Jean-Yves Fredriksen décident d’aller voir si la face ouest des Drus est encore grimpable. Ils mettent 8 jours, et signent la voie des Papas. En 2015, deux espagnols tentent le coup, eux aussi. Mais les gars du GMHM n’en savent rien.Jusqu’à ce qu’ils tombent sur des relais posés par la cordée espagnole. Ils ne savent pas non plus qu’une autre cordée, celle de Korra Pesce et de Will Sim, s’est lancé à droite de leur ligne dans un mix des vestiges du Bonatti et la voie des Papas. 

Au pied de la face, impressionnante. ©GMHM

Premier bivouac, un peu au-dessus du couloir. ©GMHM

Alors que les 4 membres de la cordée sont filmés en live depuis le Montenvers par le caméraman de l’EMHM, et retransmis sur les réseaux, le doute étreint Léo : et si quelqu’un avait déjà tracé une voie ici, depuis l’éboulement ? Vérification faite, « des espagnols ont fait une tentative poussée, mais ils ont buté à 300 mètres du sommet. On ne peut pas dire qu’ils ont atteint le sommet, et de loin. » explique Léo Billon. « Dans le bas on a suivi le même cheminement, à partir du premier tiers nous avons inauguré un nouveau tracé, puis sur 7 longueurs à nouveau le même jusqu’à atteindre le passage-clé, où ils ont renoncé. »

Trois cent mètres les séparent encore du sommet. Ce qui va devenir la longueur en 7a est « probablement le crux de la voie » raconte Léo. « Le rocher est complètement moisi. Tu es obligé de tirer sur les prises, et tout bouge. C’est pourri et tu peux difficilement protéger, avec des gros blocs branlants. Après le dévers de départ, en très bon rocher, comme la majorité de la voie, en me rétablissant j’ai vu que c’était putride, quinze bons mètres en rocher tout enchâssés, tout ce qu’on ne veut pas voir en montagne.. A cause de cette longueur je suis réticent à conseiller la voie. C’est bête car le reste est plutôt en bon rocher » explique la tête balistique du GMHM. Quand on pense aux Drus, on imagine du sable et encore l’odeur caractéristique de la poussière de granit, non ?

Une équipe soudée

« En hiver c’est plus safe pour les petites chutes de pierre, mais quand tu vas là-bas tu ne penses pas aux éboulements qui se sont produit, d’ailleurs plutôt en fin d’été ou l’automne. Ce que je craignais c’était de tomber sur une longueur pourrie qui nous empêche de passer, de se mettre en danger en grimpant. C’était le cas, mais c’est passé. Et les copains au relais étaient abrités. » En fait, le GMHM nouvelle vague a encore besoin d’expérience. Léo Billon n’en manque pas. Mais pour Thomas Auvaro et Jordi Noguere, les grosses hivernales, c’est encore nouveau. Tous pouvaient compter sur l’expérience du « réserviste » ou du « retraité » (du GMHM) Seb Ratel, une « machine » de l’avis de ses compagnons, et qui a nombre d’ascensions d’envergure et d’expé à son actif.

19 février, premier tiers de la face. ©GMHM

15h le 19 février, le soleil réchauffe enfin. ©GMHM

Le 20 février, déchiffrage de la seconde partie du mur, un labyrinthe raide. ©GMHM

Dans l’ombre des Drus, 20/02. ©GMHM

Les Drus new school

Pour les Drus, l’expérience de Léo Billon n’est pas des moindres. « C’était ma sixième ascension ». A son actif, la Pierre-Allain en hivernale (avec Benjamin Ribeyre), la Lesueur aussi en hiver avec Benjamin Védrines et Camille Marot. Il récidive en été avec une Directe Américaine (face ouest) avec Octave Garbolino et Camille Marot. Et ajoute deux voies en face sud pour faire bonne mesure. Une passion pour l’obélisque de granite symbole de Cham’ ? « Je ne suis pas plus attiré par les Drus que par une autre montagne. Bon, les voies type Pierre-Alain ou Lesueur c’est un peu l’entrée de gamme des faces nord, donc voilà, après l’ouverture de Blast à Blaitière en janvier, j’ai eu l’idée de rempiler avec des sacs encore plus gros ! Et les collègues étaient partants. »

Quatre bivouacs plus tard, la face ouest a sa nouvelle voie : BASE, M8+/7a. Une nouvelle voie, ou une nouvelle première. En 1982, déjà, une cordée du GMHM s’était lancé dans la face ouest, qui fait de l’oeil aux alpinistes français depuis sa première, en 1952, par les pionniers – les français Guido Magnone, Lucien Bérardini, Adrien Dagory, et Marcel Lainé. En 1982, c’est la cordée Christophe Profit – auteur de l’invraisemblable solo intégral de la Directe Américaine – Michel Bruel, Hervé Sachetat, Hubert Giot, qui ouvre en deux fois une directissime en plein milieu de la face ouest, qui, depuis, a rejoint avec d’autres le pierrier au pied de la face.

Le style a changé : fini l’artif, vive le libre, mais avec des piolets en main, quand il le faut. « Il est clair que certaines longueurs seraient bien plus difficiles en chaussons et avec les mains au lieu des piolets, peut-être 7c pour les longueurs en M8 » explique Léo Billon, ouvert à la discussion. « Avec le froid et surtout la présence de neige ou de glace dans certaines fissures, le libre était possible version dry, et le temps que tu y passes y est moindre ». D’ailleurs, cinq jours pour cette face, c’est rapide, bien moins que la cordée des Papas, ou celle, relative, du soliste Lafaille. “Quand on se lance dedans cette face hyper impressionnante on ne peut pas partir avec moins de 5 jours de bouffe ! » ajoute Léo Billon. « Avec Seb, on a convenu qu’on faisait du style alpin lourd » plaisante-t-il. Mais contrairement à l’Aiguille de Blaitière un mois plus tôt, les Drus sont la paroi la plus raide du massif. « Je n’avais jamais fait de face aussi raide dans les Alpes pour ma part » dit Léo.

21/02, partie supérieure, à l’angle S-O des Drus. ©GMHM

Le 21 février, journée du sommet. ©GMHM

Même si c’était génial tout du long, l’un de mes moments préférés était au pied : j’étais hyper content de me lancer dans cette face ! Léo Billon

Et la médiatisation en live sur youtube ?

« JP Tauvron bosse à l’EMHM, il avait l’idée de faire en live l’ascension, son rêve de logisticien, une ouverture c’est encore mieux ! C’est bien un choix dans la ligne de conduite du groupe, où l’on doit faire savoir notre savoir-faire. Par contre il fallait assumer la possibilité de buter potentiellement, et assumer pour le chef le risque d’accident, lui aussi en live. On a pris la décision de faire ce live en sachant que cela fait une chose de plus à gérer. Au début c’était une contrainte de communiquer mais en fait j’aime bien, on a voulu transmettre un peu de ce qu’on vit là-haut. Et c’est ce qu’on a fait. » confie Léo.

Le meilleur moment dans une face de mille mètres de haut n’est pas forcément le sommet. Cela peut-être tout simplement où le rêve se concrétise, la poignée de minutes où, au pied du mur, on sait qu’enfin on se lance. « Même si c’était génial tout du long, et arriver au sommet de la longueur pourrie était un soulagement, où que tout se soit bien passé une fois en bas, l’un de mes moments préférés était au pied : j’étais hyper content de me lancer dans cette face ! » Un Léo Billon heureux d’enchaîner les belles (et grandes) aventures en montagne, en attendant une possible expédition himalayenne cette automne avec le GMHM. Avec toutefois des retours de course inhabituels : « tout est fermé, c’est un peu bizarre les retours de montagne en ce moment, pas moyen de faire la fête après avoir mangé la pizza ! »

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