Soline Kentzel, première femme à enchaîner La Darbellay en libre au Petit Clocher du Portalet

Soline Kentzel ©Seb Berthe

Après Golden Gate à El Capitan, Le Voyage à Annot ou encore le Nose en solo, Soline Kentzel ajoute une ligne historique à son parcours. La grimpeuse française vient d’enchaîner la Darbellay en face nord du Petit Clocher du Portalet, dans le massif du Mont-Blanc côté suisse. Ouverte en 1962 par Michel et Daniel Darbellay puis libérée en 1989 par Philippe Steulet, la voie propose notamment deux longueurs redoutables en 8a et 7c+, en trad. Soline Kentzel en signe la première répétition féminine. Récit.

En 2022, Soline Kentzel a débarqué sans crier gare dans le haut-niveau, avec l’enchaînement de Golden Gate, 1000 mètres et 8a sur El Capitan, libérée à seulement 21 ans. Deux ans plus tard, elle enchaînait Le Voyage (une longueur en 8b+) à Annot, l’une des références de l’escalade traditionnelle, avant de revenir au Yosemite en 2025 pour gravir le Nose en solo auto-assurée.

Cette fois, pas de paroi américaine ni de grès d’Annot. C’est sur le granite du Petit Clocher du Portalet, en Suisse, dans un lieu qui compte beaucoup dans son histoire de grimpeuse. La Darbellay est l’une des lignes historiques de cette face nord assez courte, mais très compacte et très raide : ouverte en 1962 par les frères Michel et Daniel Darbellay, elle devient une classique en escalade artificielle avant que Philippe Steulet ne la gravisse en libre en 1989.

Deux longueurs concentrent l’essentiel de la difficulté : un 8a très technique, puis un 7c+ en fissure. Sur le papier, une cotation presque raisonnable pour Soline Kentzel. Sur le rocher, l’affaire s’est révélée …plus compliquée.

Soline Kentzel dans la longueur-clé ©Seb Berthe

Soline vue de loin, longueur-clé. ©Solveig Korherr

8a, sur le papier

La première séance a lieu en juin, avec Mathieu Miquel. Soline Kentzel espère pouvoir régler assez vite le projet. « Nous pensions qu’il s’agirait d’une voie dont nous viendrions rapidement à bout. Ce n’est coté “que” 8a, une cotation dans laquelle nous sommes normalement largement à l’aise. Très vite, l’ampleur de l’escalade, la complexité des protections, la précarité de l’équilibre des mouvements nous saisissent. Le décryptage nous prend des heures, qui se transforment en jours. » explique Soline.

C’est précisément ce qui fait la singularité de cette voie Darbellay. La difficulté ne réside pas seulement dans la cotation, mais dans une fissure fine, une gestuelle peu intuitive et des protections qu’il faut placer en grimpant. « Le caillou nécessite beaucoup de créativité afin de comprendre cette gestuelle surprenante et ces mouvements uniques. »

Mathieu Miquel dans la même longueur-clé ©Seb Berthe

Deuxième séance

Elle revient une deuxième fois avec Seb Berthe. Les essais dans le 8a s’accumulent, sans croix. « La moindre imprécision, la moindre erreur coûte cher se solde par la chute. »

Lors d’un troisième séjour, cette fois avec Eloï Peretti, tout semble enfin s’aligner. Kentzel réussit le 8a après trente minutes d’escalade et quelque 150 mouvements qu’elle dit avoir réalisés « à la perfection ».

Mais La Darbellay n’est toujours pas faite. Dans les derniers mètres du 7c+, deuxième longueur clé, la fissure est trempée. Elle tombe trois fois. « Le comble est que j’enchaîne finalement, en moulinette… À ce moment-là, je ne suis pas sûre de revenir, malgré l’importance que prend ce bout d’escalade pour moi. D’autres projets m’attendent ! »

Dans ce 8a, la moindre imprécision se solde par la chute

Soline dans la longueur clé, 8a ©Seb Berthe

Une semaine plus tard pourtant, Eloï Peretti et Mathieu Miquel retournent dans la voie. Soline Kentzel saute sur l’occasion. Le plan collectif consiste à monter et dormir sur la vire, afin de maximiser les chances de réussite. Mais elle a déjà autre chose en tête : réussir l’ensemble de la voie à la journée.

Au pied du 8a, coup de stress. « La longueur est si longue que tomber en haut réduit énormément les chances de réussir à l’essai suivant. Les mouvements qui m’attendent sont à la fois si étranges et si parfaits. Je sais que je dois sortir le meilleur de mon escalade. »

« Je quitte le sol, je connais chaque mouvement, je sais exactement à quoi penser, la peur et l’appréhension me quittent. Je place mes protections avec une confiance totale et j’avance, concentrée sur ma respiration profonde et l’équilibre de mon corps. Je me sens gracieuse et je réalise ce désir profond : exprimer cette escalade qui m’est propre. La précision, le calme, la force tranquille, la confiance. »

Trente mètres plus haut vient la section la plus engagée, au-dessus d’un petit coinceur. Cette fois, elle garde le rythme. « Je lâche les chevaux et passe avec assurance, malgré l’engagement au-dessus du petit coinceur censé retenir ma chute. De là, je rejoins le relais. Soulagement. »

Reste le 7c+. Deux heures plus tard, Kentzel repart. Elle grimpe vite jusqu’au crux, exactement à l’endroit où elle avait échoué une semaine plus tôt. « J’inspire, puis je pousse un cri, tel un animal sauvage, avant de me lancer dans la section. C’est toutes mes émotions que j’ai expulsées, et maintenant je n’ai qu’un but : avancer, malgré mes avant-bras qui gonflent, mon dernier coinceur qui s’éloigne et les coincements, douloureux, qui m’arrachent la peau des mains. Je grimpe n’importe comment mais je parviens jusqu’au repos. Ça y est : j’ai réussi La Darbellay, et je suis, c’est sûr, une meilleure grimpeuse qu’il y a un mois » raconte Soline.

je n’ai qu’un but : avancer, malgré mes avant-bras qui gonflent, mon dernier coinceur qui s’éloigne

Mathieu Miquel, Eloï Peretti et Soline Kentzel, heureux, au relais.

La journée ne s’arrête pas à sa propre réussite. Mathieu Miquel et Eloï Peretti enchaînent eux aussi le 8a le même jour, puis le 7c+ le lendemain. Tous trois rejoignent finalement le sommet juste avant l’orage. Pour Kentzel, la performance se double du caractère collectif de l’aventure. « La montagne est exigeante, et cette fois, elle nous aura tout donné : le challenge, l’aventure et la réussite, partagée. »

c’est le lieu où Soline Kentzel a découvert le trad

La voie Darbellay a aussi une résonance plus intime. Le Petit Clocher du Portalet est la paroi où, cinq ans plus tôt, elle a découvert le granite, appris les coincements et et à mettre ses premiers coinceurs. Devenue depuis l’une des grimpeuses françaises les plus engagées dans le haut niveau en escalade trad (sur coinceurs), elle boucle ici une sorte de cercle.

« Pour moi cette ascension a vraiment un goût particulier : être la première répétitrice d’une voie de cette ampleur, avec une telle histoire, sur cette face où j’ai découvert le granit, il y a cinq ans. Ce lieu où j’ai réalisé mes premiers coincements, placé mes premiers coinceurs, où je me suis découvert une passion. La place immense du Petit Clocher du Portalet dans mon cœur grossit encore un peu, et l’histoire n’est sûrement pas finie… »